jeudi 30 novembre 2017

Visages à la minute : Joseph Delteil




Dans l'Intransigeant du 31 octobre 1929, à la rubrique « Visages à la minute » dans laquelle des écrivains faisaient le portrait de confrères, Maryse Choisy proposait son Joseph Delteil. Quelques mois plus tard, elle reprendra ces lignes, au début du chapitre II de son Delteil tout nu, sous le titre « Petit portrait à la plume » (pp. 29-31).
Justement, pour accompagner l'article, était reproduit un dessin à la plume (ci-dessus) qui semble être une première version de celui qui paraîtra en couverture du livre. Delteil est ici un peu plus avantagé puisqu'il porte une auréole, en conformité avec la sanctification par André de Richaud (Vie de Saint Delteil, La Nouvelle Société d'Edition, 1928).


JOSEPH DELTEIL

Les jeunes femmes sentimentales l'imaginent comme un fauve en délire. Les moins jeunes en parlent à voix basse, la bouche scandalisée, les yeux gourmands.
Mais le fougueux, le passionné, le violent Joseph Delteil est doux comme un Jésus raphaëlesque en sucre, souriant comme un Spartiate, paradoxal avec une candeur désarmante. Corps fluet et pâle comme un rêve. Rien de trop sur les os. Il est tout en muscles, tout en volonté. Sans graisse. Un grave, un long visage de collégien chaste et torride avec des paupières cernées d'avoir trop veillé sur un roman, un pensum. Dans les yeux une flamme qui donne le ton au visage.
Homme de lettres ? Vous ne voudriez pas. Aucune étiquette n'est ni assez large, ni assez souple, ni assez collante, pour fixer à jamais les traits changeants, cinématographiques, delteilliens. Il se fuit sans cesse. Sa seule régularité : être irrégulier (1). Il y a aussi du chat en lui et du caméléon.
Delteil joue. La vie lui apparaît si facile qu'il a besoin de compliquer son jeu. Ce n'est pas lui qui vous laissera vous endormir sur le mol édredon du certain. Rien de certain chez lui.
Des nuances ? Oui. Mais avant tout de la couleur. Hugo. Épopée. Mieux vaut l'épopée que les intrigues des garçonnières. La ligne directe, quoi ! Voilà Delteil. Il a créé le seul monde où j'eusse voulu vivre. C'est un monde bâti sur un autre plan. Rien n'y est impossible. Rien n'y est étonnant. Les semaines y ont sept dimanches. Les hommes y sont sans muflerie, les femmes sans rosserie. L'épopée à la portée de tous. C'est dire qu'elle n'est à la portée que de ceux qui appartiennent au monde delteillien.
Delteil entre dans la réalité à pleine pâte. La réalité en est tellement impressionnée, imprégnée, qu'elle devient comme une maîtresse docile, uniquement delteillienne... Uniquement delteillienne ? Oui, au sens où Delteil représente non pas lui-même, mais une époque, une génération. Si tous les jeunes nous sommes plus ou moins influencés par lui, c'est parce qu'il exprime nettement ce que beaucoup d'entre nous sentent confusément. On n'est influencé que par ceux qui vous expriment. Mais, Delteil, qui est un humoriste, brouille tout et s'amuse à jeter du trouble dans la réalité.
 Je veux plonger le lecteur tout nu dans mes livres comme dans un bain. Mes livres sont des bains complets : bains de lait, bains de boue, bains de soleil, bains de son, shampooings, bains de pieds, bains de siège. J'écris pour qu'on me lise avec tous les sens. Et d'abord, où commence le cœur, où finit l'intelligence ?... (2)
Joseph Delteil ? Un cœur lancé à 500 kilomètres à l'heure.


Ce portrait est en fait la version écourtée d'un autre, que Maryse Choisy fit paraître, le 15 décembre 1928, dans sa rubrique « Célébrités sans pantoufles » de la Gazette de Paris. Elle y donnait ces autres informations :

Son cabinet de travail est comme lui : net, propre, mi-angélique, mi-diabolique. Des paperasses, des livres. Au mur : des tableaux à incendier tous les pompiers du monde, des portraits, sa main, c'est-à-dire ma main, c'est-à-dire l'empreinte de sa main, prise par moi, une enveloppe adressée : Saint-Joseph Delteil, une empreinte rouge de lèvres...
— Féminines ?
Lèvres de Jeanne d'Arc ou de Choléra ?
Littérature...


Surtout, l'article se concluait ainsi :

— Êtes-vous sûre que je suis Delteil et que vous êtes Maryse Choisy ? demande-t-il.
Je n'ai qu'un remède à tous les doutes : la main.
— Donnez-moi votre main, Delteil !
— Je préfère lire dans la vôtre.
Son index se promène sur mon index :
— Qu'est-ce que je tiens, s'informe-t-il.
— Mon index.
Son doigt descend vers ma paume :
— Et ça ?
— Ma paume.
Son doigt remonte de 5 mm :
— Et ça ?
— C'est mon index.
— Et ça ?
— C'est ma paume.
Son doigt remonte de 1,99 mm :
— Et ça ?
Je me fâche :
— Dites-donc, Delteil, vous vous f... de moi ?
Alors Delteil prend son air le plus Saint-Joseph :
— Mais non, je voudrais simplement savoir où commence votre peau, où finit votre index.
Voilà : Delteil n'est guère Parisien. A 2,99 cm du flirt (le centre de la paume, quoi !) il veut simplement savoir où commence la paume, où finit l'index. Tout Delteil est là ! La question des origines ! Encore deux ans et Delteil sera Adam (sans la barbe !)
— C'est que c'est très important ! assure-t-il. Où commence une chose, où finit l'autre : où commence l'Asie, où finit l'Amérique, où commence le cœur, où finit l'intelligence ? Sans compter... le reste... Moi, j'écris avec tout : intelligence, cœur et...
Delteil ? Un cœur lancé à 500 kms à l'heure au cœur de l'univers.


Le 21 mai 1931, Joseph Delteil fut encore le sujet d'un « Visages à la minute », cette fois-ci sous la plume de Raymond Cogniat :


JOSEPH DELTEIL

— Maryse Choisy, jouons aux portraits.
— Commencez.
— Fantaisie, exubérance, il est exalté de verve et d'humour. Il doit être grand, joufflu, truculent, débordant d'enthousiasme et de cynisme, rire de tout et sur tout. De son verbe haut il doit sans cesse prononcer des phrases définitives comme des proverbes qui sont des galéjades. Pour avoir joué, étant enfant, avec Jeanne d'Arc, Napoléon et La Fayette, il est devenu lyrique, épique, amateur de gestes amples, provocant, batailleur ; il doit faire sonner haut son rire claironnant, porter avec une joviale arrogance un visage épanoui, joliment coloré par le vin de son Midi qu'il chante si bien. Il doit être Bacchus en vendanges, agiter l'air quand il entre dans une pièce, faire voler les paperasses et les pensées apaisées. Devinez qui ?
— ... ?
— Joseph Delteil.
— Oh ! pas du tout. Je vous le présenterai.

Et quand on a vu Joseph Delteil, on corrige ainsi le portrait :
— Il est doux, timide, effacé. Il n'est pas très grand, mais sa silhouette est longue, tant il est mince à force de vouloir passer inaperçu. Il est pâle et aimable, souriant sans méchanceté et sans provocation ni forfanterie. Il parle sans éclat de voix, il écoute poliment, ne coupe pas la parole à son interlocuteur, ne raconte pas d'anecdotes, n'a pas l'air d'un mystificateur.
Il est lui-même une perpétuelle mystification, tant il est le contraire de ce qu'on l'imagine. Et lorsqu'on est certain de ne courir aucun risque près de lui, qu'on est assuré qu'il a mis dans ses livres toute sa matière explosive, on découvre dans ses yeux ce qu'on n'a pas su voir ailleurs.
Alors, derrière ce regard paisible, on soupçonne son gentil sourire d'être très ironique et la douceur de sa voix de cacher sa verve.
Joseph Delteil s'est trompé de corps.
Une belle mystification.



(1) Le texte paru dans l'Intransigeant dit « régulier », ce qui doit être une coquille ; nous corrigeons car Delteil tout nu porte bien : « irrégulier ».
(2) Nous ne trouvons pas ce passage dans l'œuvre de Delteil. Il est aussi cité dans Delteil tout nu (p. 87), sans la dernière phrase mais avec « bains de sang » entre le son et les shampooings.

lundi 26 décembre 2016

Et Maryse Choisy n'est autre qu'Alfred Jarry, parbleu !


Dans la seconde lettre de cet ouvrage des éditions du Fourneau, Christian Soulignac, en répondant à Noël Arnaud, livre une fabuleuse découverte :

Revenons un moment à Machard... et à Raymonde.
Vous en arrivez, fort justement, à la conclusion que la dame n'est, elle aussi, rien de plus qu'une émanation de Jarry et vous reprenez mon énumération des titres de sa fabrique. A la lecture de votre lettre sous ce nouvel éclairage, l'un des titres me sauta aux yeux : Un mois chez les cochons. Comment alors, femme pour femme, ne pas faire le rapprochement avec celle qui écrivit : Un mois chez les hommes, Un mois chez les filles, Un mois chez les députés, qui annonçait dans les à paraître du premier de ces titres, Un mois chez les bêtes et Mon amant Casanova.
Casanova, on y revient ! Cette femme écrivain, vous l'avez reconnue, bien sûr, il s'agit de Maryse Choisy. Et Maryse Choisy n'est autre que Jarry, parbleu ! Dès lors, beaucoup d'autres choses s'expliquent. Notamment le fait que Maryse Choisy ait pu passer un mois sur le Mont Athos (sujet de son Un mois chez les hommes) qui est strictement interdit à tout ce qui est du genre féminin. [...]

Noël Arnaud, Lettre à l'auteur de Alfred Jarry, biographie 1906-1962, pouvant servir à cette dernière de complément, éditions du Fourneau, collection « la Marguerite » (n° 9 bis), 1995, pp. 16-17.

mercredi 17 août 2016

François Truffaut, lecteur de Maryse Choisy



Dans le texte, que nous reproduisons ci-dessous, paru dans le magazine Arts en juin 1959, François Truffaut explique la genèse de son premier long métrage, Les Quatre Cents Coups, en citant Maryse Choisy.


JE N'AI PAS ÉCRIT MA BIOGRAPHIE EN QUATRE CENTS COUPS

Contrairement à ce qui a été souvent publié dans la presse depuis le Festival de Cannes, Les 400 coups n'est pas un film autobiographique. On ne fait pas un film tout seul et si je n'avais voulu que mettre en images mon adolescence, je  n'aurais pas demandé à Marcel Moussy de venir collaborer au scénario et de rédiger les dialogues. Si le jeune Antoine Doinel ressemble parfois à l'adolescent turbulent que je fus, ses parents ne ressemblent absolument pas aux miens qui furent excellents mais beaucoup, par contre, aux familles qui s'affrontaient dans les émissions de TV « Si c'était vous ? » que Marcel Moussy écrivait pour Marcel Bluwal. Ce n'est pas seulement l'écrivain de télévision que j'admirais en Marcel Moussy, mais aussi le romancier de Sang chaud, qui est l'histoire d'un petit garçon algérien.
Dans son livre sur les problèmes sexuels de l'adolescence, Maryse Choisy raconte la curieuse expérience tentée par l'empereur Frédéric II. Il se demandait dans quelle langue s'exprimeraient des enfants qui n'auraient jamais entendu prononcer une parole. Serait-ce le latin, le grec, l'hébreu ? Il confia un certain nombre de nouveau-nés à des nourrices chargées de les nourrir et de les baigner ; il interdit rigoureusement qu'on leur parlât ou les caressât. Or tous les enfants moururent en bas âge : « Ils ne pouvaient pas vivre sans les encouragements, les mines et les attitudes amicales, sans les caresses de leurs nurses et de leurs nourrices ; c'est pourquoi on appelle magie nourricière les chansons que chante la femme en berçant l'enfant. »
C'est à l'expérience de l'empereur Frédéric que nous avons pensé en écrivant le scénario des 400 coups. Nous avons imaginé quel serait le comportement d'un enfant ayant survécu à un traitement identique, au seuil de sa treizième année, au bord de la révolte.
Antoine Doinel est le contraire d'un enfant maltraité : il n'est pas « traité » du tout. Sa mère ne l'appelle jamais par son prénom : « Mon petit, s'il te plaît, tu peux débarrasser la table » et pendant qu'il s'y emploie, son père parle de lui comme s'il n'était pas là : « Qu'est-ce qu'on va faire du gosse pendant les vacances ? ».
Enfant non désiré, Antoine à la maison ne « l'ouvre pas » ou presque, terrorisé par sa mère qu'il admire confusément ; il se rattrape dehors où il fanfaronne volontiers ; on peut supposer qu'il a un avis sur tout et que ses copains de classe le redoutent un peu puisqu'il se montre aussi persifleur et insolent qu'il est humble, sensible et sournois à la maison. La peur de sa mère l'a rendu un peu lâche avec elle, maladroitement servile, ce qui se retourne encore contre lui.
Son comportement lorsqu'il est seul est significatif : un mélange de bonnes et mauvaises actions ; il met du charbon dans le feu mais s'essuie les mains aux rideaux, prélève de l'argent sans doute volé de « sa planque » secrète, met le couvert, se sert des ustensiles de sa mère : l'appareil à recourber les cils. Il est déjà un perpétuel angoissé, puisqu'il ne sort d'une situation compliquée que pour retomber dans une autre. Enfermé dans un réseau de mensonges qui s'emboîtent, il vit dans la crainte et l'anxiété ; il est pris dans un engrenage stupide  et se ferait tuer plutôt que d'avouer quoi que ce soit. Qui a volé un œuf est obligé de voler un bœuf, Antoine Doinel est un enfant difficile. Et comme disait Marcel Moussy : « Si c'était vous. ».


Précisons cependant que le passage de Maryse Choisy que cite François Truffaut n'est pas tout à fait de Maryse Choisy : c'est une citation de Salimbene de Parme, moine franciscain du XIIIe siècle, à l'intérieur d'une citation du Prof. F. Hamburger, le tout traduit, certes, par Maryse Choisy.

Ce passage de Problèmes sexuels de l'adolescence (Aubier, éditions Montaigne, collection « L'Enfant et la Vie », 1954) où Maryse Choisy évoque cette expérience de l'empereur Frédéric II, est repris à son article « Insécurité, culpabilité, péché (Aimons-nous la liberté ?) », paru dans Psyché en août 1949. L'article était suivi d'un autre qui aurait pu intéresser François Truffaut : « Les parents sont-ils nécessaires ? », du Dr René A. Spitz.




mardi 9 août 2016

La main de Joseph Delteil (Portraits chirologiques, II)


Dessin de Rim, dans les Nouvelles Littéraires du 19 avril 1930


En avril 1925, Maryse Choisy fait le portrait chirologique de Joseph Delteil, qu'elle reprendra dans son Delteil tout nu.



LA MAIN DE JOSEPH DELTEIL

M. Delteil est un sentimental qui s'ignore et un romantique qui s'est trouvé. Mais il a également le souci constant d'être l'homme d'aujourd'hui et même de demain. D'où lutte perpétuelle entre les deux tendances. Le normal et l'artificiel, chez lui, se mélangent à doses égales. Original à tout prix, par tempérament, par habitude, par goût et par une sorte de religion personnelle. Il manie avec la même habileté le grand coup de brosse et le pinceau subtil.
Lune lui donne beaucoup d'imagination et une imagination souvent vicieuse, Jupiter une sorte de mysticisme à rebours et de l'ambition. Apollon lui confère le souci de l'art, le goût du jeu et du risque. Il est curieux comme un vieillard et jeune dans ses enthousiasmes comme un primitif.
Il est susceptible sans en avoir l'air, sceptique sans conviction, et, en amour, d'une jalousie cachée sous les dehors d'un cynisme qui s'affiche trop pour être sincère. Sous les habits de la génération très moderne il porte la cape romantique. Une intelligence très souple, très adaptable, ainsi que le témoigne sa ligne de tête, la plus remarquable à ma connaissance. Sa volonté est toute puissante. Elle va jusqu'à l'obstination, jusqu'à la diplomatie. C'est en cédant quelquefois qu'il domine.
Il désire et redoute en même temps la passion. Ses colères ont la durée d'un feu de paille. Mais ses sympathies et ses antipathies sont tenaces. Il est capable d'un beau geste désintéressé au moment où l'on s'y attend le moins.
Sa sensibilité est des plus compliquées et des plus changeantes. Subtile et violente tour à tour, tendre et cynique, indulgente avec une pointe de sadisme.
Mais son trait dominant est le goût de la profanation. En vérité, M. Delteil est un iconoclaste, mais avec tant de bonne grâce...


Il convient, pour le meilleur effet, de mettre ce portrait en regard de l'article de Joseph Delteil paru dans les Nouvelles Littéraires du 2 juillet 1927, au moment de la parution de La Chirologie :



LE MYSTÈRE DES MAINS

Autant que j'aie bonne mémoire (mais je l'ai mauvaise), j'eus le plaisir de faire la connaissance de Maryse Choisy à l'auberge Saint-Pierre à Dampierre. J'étais en train d'écrire je ne sais plus quoi, dans la propre chambre, s'il vous plaît (si j'arrange un peu les choses, ne m'en veuillez pas, c'est mon génie, et je m'y tiens) où Alphonse Daudet écrivit Sapho. (Je signale en passant la chambre Daudet-Delteil aux amateurs de points de vue).
Enfin Maryse vint... Je dis enfin, parce qu'enfin, vers la fin d'un livre, on ne sait plus trop où l'on en est, les arbres vous empêchent de voir la forêt, et qu'en somme on est tout à fait mûr pour bien accueillir un chiromancien.
Ce chiromancien en l'espèce fut une chirologienne. Oh ! ne me demandez pas des précisions sur la différence qu'il y a (sans doute) entre la chirologie et la chiromancie. La seule vue que j'en aie, est que les chiromanciens doivent être des vieillards barbus, et les chirologiennes de jeunes jolies femmes.
Si vous voulez en savoir davantage, lisez ce gros livre de 400 pages, avec dessins à la clé, intitulé : Traité de Chirologie !
J'entends que vous me demandez si je l'ai lu... Peut-être. En tout cas j'y crois, et de tout mon cœur. J'ai la foi, celle du charbonnier, qui est la meilleure, et peut-être la seule.
Qu'est-ce que connaître en ce monde ? Et qu'est-ce que croire ? Je me demande parfois si le jaguar prêt à bondir, et qui sent en lui tous ses muscles, tous ses nerfs un à un en place et à point, n'en sait pas davantage sur l'anatomie féline qu'un vieux professeur du Muséum ?
La nature nous dépasse, nous surpasse, nous embrase, la nature et son fils le mystère. Le comble de la sagesse, ce serait d'être filial, c'est-à-dire obéissant, et croyant. Allons, faisons joujou avec les phénomènes. Les phénomènes, c'est la figure du ciel, c'est l'influence de la lune, ce sont les recettes de bonne femme, c'est le rebouteux et c'est le sorcier. C'est le sens de mon écriture, ce sont les lignes de ma main.
C'est le charme des vieux almanachs (ou des almanachs à la vieille mode) de nous dire à quel âge il faut couper le bois, quel jour tuer le cochon, et à quel moment précis des cérémonies du Jeudi Saint (le moment, je crois, où le prêtre s'agenouille trois fois) il faut remuer dans sa poche avec un peu de terre les graines qu'on ira semer en hâte sitôt la messe dite, en récitant un Ave Maria en latin et deux Je vous salue Marie...
On ne peut pas faire un pas sans qu'une coïncidence vous tombe sur le nez. Coïncidence, c'est le nom savant du mystère. Ces jours-ci, nous étions en train de causer de ces choses, la duchesse de Clermont-Tonnerre, Montherlant et moi. On en vint à se demander la date de notre naissance. Et nous nous aperçumes, avec quelque hallucination, que nous sommes tous les trois nés le même jour... Coïncidence ?
En somme, il n'est ici-bas qu'empirisme. Les formules de la chimie, la loi de la gravitation universelle : constatations, c'est-à-dire empirisme. Constater, comme le singe, comme le chien : voilà tout le rôle de l'homme. Et je songe avec pitié à ces demi-savants, à ces quart-de-savants qui se moquent d'un paysan, s'il opine que les hirondelles, lorsqu'elles volent bas, présagent la pluie. Eh ! qu'importe que l'hirondelle marque la pluie de son propre mouvement, ou parce qu'avant l'orage les insectes descendent à ras de sol, si elle la marque ? Dans la série de l'explication, paysan et savant sont tous les deux au bas de l'échelle (à un échelon près, si cela vous amuse ; mais comme l'échelle est infinie, un échelon de plus ou de moins... Voulez-vous un bon point ?)
A droite, à gauche, tout est mystère, et le peu que nous sachions, c'est une fausse alerte. Allez-y, mes agneaux ; demain vous attend la gueule ouverte. Notre cervelle est enfermée dans un sac de caoutchouc. En vain, à coups de poing, à coups de pied, essaye-t-elle d'ouvrir un passage. Mais l'espace est élastique, tout toujours se referme. Tout est rond, on fait le tour et on recommence. Tout coule ? Non, pas même. Tout tourne, et tout tourne sur place. Si nos passions, notre injustice, notre malice n'y jetaient quelque beau désordre, quel cercle clos que la vie ! A peine çà et là, dans le bec d'un oiseau ou dans l’œil d'un mage, apercevons-nous un fil du tissu, mais le tissu de toutes parts nous enveloppe sans couture. A peine trouvons-nous par hasard, qu'un dieu dans ses jeux oublia sur l'herbe, quelqu'une des clefs des phénomènes ; hélas ! elle n'ouvre qu'un cul-de-sac. Parfois, l'espace d'un éclair, nous avons la vision de quelque loi unique s'étendant en forme d'ailes sur l'ensemble de la création ; le lendemain, ce n'est qu'un brin de paille dans notre télescope. Ah ! l'un des sommets de la pensée, c'est encore cette vieille toupie de Pénélope. Tout le travail, tout le génie de l'homme ne sont-ils pas destinés à se perdre dans le pur mouvement de l'escarpolette, de quelque escarpolette sans attache et sans fin, se balançant muette au-dessus de l'abîme, entre la Matière et l'Esprit ?....

Dessin de Ralph Soupault, dans Comoedia du 19 juillet 1931


lundi 8 août 2016

Portraits chirologiques, I

C'est d'abord comme chiromancienne que Maryse Choisy se fait connaître. Elle a été initiée à la chiromancie pendant son premier séjour en Inde, en 1924. En septembre 1925, son premier article paraît dans le Mercure de France et il est consacré à cette science : « Les données psychologiques de la main ». Au même moment, on lui confie, à l'Intransigeant, une rubrique intitulée « Ce que disent leurs mains » et dans laquelle il s'agit de faire le portrait chirologique de personnalités (littéraires, politiques, sportives, etc.). Elle tient cette rubrique jusqu'en 1927, date à laquelle elle publie son étude très sérieuse et remarquée,  La Chirologie.
Voici une première sélection de ces portraits chirologiques de Maryse Choisy dans l'Intransigeant :
 :



(29-09-1925)
RACHILDE

Mme Rachilde est une lunarienne pure, voire une lunarienne exagérée, avec tout ce que la lunarienne comporte d'imagination riche, fastueuse, exubérante et même — avouons-le — imagination un peu vicieuse, ainsi que l'indique le caractéristique point rouge qu'elle porte sur le mont de Lune.
Cependant, si l'on en juge par le pouce indiquant une volonté harmonieuse et logique, encore que passionnelle et quelquefois obstinée, la ligne de tête droite et les doigts aux tendances carrées, intellectuellement Mme Rachilde est faite toute de loyauté, de principes sévères et d'équilibre parfait.
De cette contradiction entre entre une imagination vicieuse et un bon sens bourgeois résulte une lutte continuelle qui se résout, d'une part dans l'écrivain d'envols et d'images que nous connaissons et, d'autre part, dans la femme irréprochable et exquise que ses intimes apprécient.
Un autre trait dominant de cette main est l'esprit d'indépendance qui doit se manifester à tout prix, toujours, malgré et contre tous et qui brise tous les obstacles avec la violence effrénée d'un pur sang emporté. (On note sur l'empreinte l'écartement démesuré des doigts qui est typique de l'indépendance absolue.)
Ajoutons à cela une grande bonté révélée par la ligne de cœur branchue, des enthousiasmes sans cesse renouvelés, une activité cérébrale intense, une conception très masculine dans maint domaine, un grand amour de la lecture (et ceci est très rare dans les mains des gens de lettres), un besoin de solitude et de contemplation, une prédilection pour l'instinct et la ligne directe plutôt que pour les détours et les erreurs de l'intelligence, et c'est là tout Rachilde.



(12-07-1926)
CLAUDE FARRERE

J'imagine volontiers que feu César Borgia dut avoir une main comme celle qui me frappa chez M. Claude Farrère. Très racée, cette main grande, spatulée, aux doigts longs, maigres et nerveux de Maharadja qui indiquent un certain dilettantisme de la sensation. Le souci apollonien qui s'y lit du geste en beauté et de l'art dans les moindres manifestations sociales ou intimes, son goût nietzschéen de la vie dangereuse, son éclectisme esthétique appartiennent en effet à l'époque de la Renaissance.
M. Claude Farrère est gouverné par la combinaison astrale de Soleil et de Mars, contradictoire par définition. C'est la main non point du soldat, mais du guerrier médiéval qui risque sa vie pour un sourire et même pour moins. Un courage à toute épreuve, le goût du jeu et du péril, beaucoup de dignité et un orgueil jupitérien sans ombre de vanité. La plaine de Mars raconte un self-control peu commun, grâce auquel il peut boire sans s'enivrer et se livrer à des excès tout en sachant s'arrêter à l'heure propice. Le pouce cependant laisse transparaître une hésitation intellectuelle entre deux chemins à prendre. Sa volonté qui serait forte pour une main normale, n'est peut-être pas suffisante pour cette main fastueuse où tant de talents s'entre-croisent et tant de passions s'entrechoquent.
La ligne de cœur, très riche, indique la sensibilité des violents, c'est-à-dire à son état normal très douce et plutôt tendre, mais capable, lorsqu'elle est blessée, de violences. La ligne de tête dédoublée, souple, longue, subtile, lui confère la faculté de changer de personnage.
Une prodigalité seigneuriale s'exerce non seulement dans le domaine de l'argent, mais aussi dans celui du temps, de l'esprit, de la vie même. Le tempérament est assez riche pour y suffire. M. Claude Farrère aime à vivre un siècle dans chaque minute. Ce qui semble aux oreilles du vulgaire un vacarme épouvantable, devient pour lui, tamisé à travers son goût créateur, un concert délicieux. Il doit se donner à lui-même de belles fêtes d'imagination et d'action.



(20-07-1926)
MARCELLE TINAYRE

Petite main essentiellement féminine que celle de Mme Marcelle Tinayre, avec tout ce que l' « éternel féminin » comporte de force calme dans la pleine conscience d'elle-même.
Une susceptibilité qui a sa pudeur et qui se maîtrise. Une volonté violente et diplomatique à la fois qui sait triompher en cédant et qui connaît les secrets de l'auto-suggestion.
Une sensibilité réservée et fière. Un conflit entre l'intelligence et l'intuition, d'où cette dernière sort souvent victorieuse. Une indépendance si grande qu'elle ne s'abaissera pas plus à choquer les préjugés qu'à les respecter, également indifférente aux éloges et aux blâmes de ceux qui ne sont pas ses amis ou ses intimes. Une modestie à laquelle la publicité est antipathique et qui est très consciencieuse — trop consciencieuse peut-être — dans le travail qu'elle entreprend. Une nature affectueuse, aimante. Un besoin de se dépenser, de se dévouer. La superbe volupté de s'humilier en même temps qu'un bel orgueil. Le sens de l'ordre mais la haine des détails. Un rare talent de compréhension sentimentale et spirituelle. L'amour du foyer. Une bonté sans ostentation. Une indulgence infinie.
Tels sont les traits caractéristiques de cette main, où Vénus est surtout maternelle, tendre et propice ; que Lune asservit presque entièrement à la vie contemplative et qu'Apollon égaie d'un optimisme esthétique. Avec les doigts coniques mi-lisses, mi-noueux, cela forme un curieux mélange d'idéalisme extrême et de bon sens pratique. Mme Marcelle Tinayre possède en plus (ainsi que l'indiquent ses lignes de tête et de cœur et ses rayures sur le Mont de Lune) la merveilleuse faculté d'échapper aux réalités, et de se créer sa propre vie secrète et riche qui n'est pas de ce monde.



(17-08-1926)
GEORGES COURTELINE

Main noueuse et essentiellement philosophique gouvernée par Mercure, Soleil et Lune, telle est la main de M. Georges Courteline. C'est un intellectuel à sensibilité très subtile, très nerveuse, très impressionnable. D'où conflit perpétuel entre l'intelligence souple ainsi que l'indique la ligne de tête fourchue et l'intuition sentimentale. Comme chez presque tous les humoristes, le Mont de Saturne est rayé et trahit un profond pessimisme intime. Rien n'est plus mélancolique que la gaieté de M. Courteline, si ce n'est la gaieté d'un autre homme d'esprit.
Les colères sont rares et sérieuses, les sympathies et les antipathies fort prononcées. Les doigts noueux disent l'esprit critique, l'analyse minutieuse, l'observation impitoyable, l'ordre et la méthode. L'imagination cependant est synthétique et se plaît à construire. Elle sait styliser le « type » dans la multiplicité informe des événements qui passent. L'auriculaire est très sensible au sens du ridicule et des proportions. Le pouce témoigne d'une volonté puissante, diplomatique, persévérante et d'une force consciente d'elle-même.
Nulle trace de vanité. Un orgueil réservé. Une timidité maîtrisée. Beaucoup de fantaisie sous une dignité extérieure. Une bonté immense et une prodigalité générale.
La première éducation est sévère. Néanmoins les opinions de M. Courteline évoluent et se recréent sans cesse, ce qui lui donne une jeunesse d'esprit éternelle. Rien de figé, d'arrêté, de sectaire dans cette main pleine de compréhension. La ligne de destinée prouve que la gloire de M. Courteline n'est due ni à la chance ni au hasard mais à son propre travail. On lit aussi chez lui du mysticisme. Un mysticisme large et un peu spécial, qui lui confère une religion très personnelle.



(17-10-1926)
MME DE NOAILLES

Notre collaboratrice Mme Maryse Choisy nous a donné un portrait de la main de Mme de Noailles.
Mme la comtesse de Noailles, à ce sujet, a bien voulu nous dire comment elle jugeait elle-même la perspicacité de notre collaboratrice.
Voici le portrait, suivi de sa critique :

Le trait caractéristique de cette petite main à grands projets marquée par l'ardeur de Vénus et l'ambition de Jupiter, est une vitalité inépuisable, un désir de boire à fortes lampées toute la vie. Elle « passionnalise » tout ce qu'elle voit. Au contact de Mme de Noailles, mêmes les mathématiques deviendraient passionnelles.
L'imagination est riche et se plaît dans la complication. La ligne de cœur est tourmentée et indique une sensibilité subtile, complexe, très exigeante dans ses affections, inquiète et orgueilleuse. Les ongles, à tendances triangulaires, trahissent une susceptibilité élégante.
L'angle du pouce dit le sens du rythme. Les sympathies et les antipathies sont fortes. La prodigalité embrasse une forme un peu spéciale. La volonté est diplomatique et galopante en même temps (bien que ces deux qualités semblent au premier abord s'exclure). Très féminine dans ses manifestations.
Le mont de Vénus révèle l'amour de la forme, la joie de vivre, une compréhension dionysiaque de l'existence, du bonheur et de la gaieté. L'insouciance est voulue.
Sous une simplicité extérieure, beaucoup de fantaisie et de complications.
Maryse Choisy

Et voici la spirituelle réponse de Mme la comtesse de Noailles :

Cher monsieur, si Mlle Choisy voulait ajouter à ce document qui révèle sa science très sûre et sa grande intuition la remarque indubitable, et dont je suis malheureusement bon juge, que les êtres qui ont une conception violente du bonheur l'ont aussi de la douleur, et que l'excès du caractère peut et doit s'établir dans la tristesse comme dans la joie, je ne verrais rien à reprendre dans cette page qui me frappe par sa justesse et sa divination savante. Je vous prie de croire, cher monsieur, à tous mes sentiments de sincère sympathie.
Comtesse de Noailles



samedi 12 mars 2016

Maryse Choisy, par Lucienne Delforge, et réciproquement



Voici un autre témoignage sur Maryse Choisy, dans un livre justement titré Témoignages (éditions de L’Élan, 1950).
Si l'auteur était à l'époque une célébrité internationale, elle est aujourd'hui fortement oubliée, si ce n'est par les historiens de la Collaboration et les biographes de Louis-Ferdinand Céline...
Lucienne Delforge (1909-1987) fut non seulement pianiste (élève de Vincent d'Indy), donnant en quelques années plus de quatre cents récitals à travers le monde, mais aussi conférencière et journaliste, écrivant des centaines d'articles de musique, de littérature et d'art. Elle fut aussi une grande sportive : nageuse, escrimeuse, alpiniste, capitaine de basket-ball... Notons enfin qu'elle fit des études de médecine où elle obtint quatre diplômes (chimie, physique, biologie et bactériologie).
Durant un an, en 1935-1936, elle est la maîtresse de Louis-Ferdinand Céline. Il existe quelques lettres, particulièrement émouvantes, de ce dernier à la jeune pianiste, dans lesquelles Céline l'appelle « petite fée du cristal des airs » (voir Louis-Ferdinand Céline, Lettres, Gallimard, 2009 et Lettres à des amies, in Cahiers Céline n°5, Gallimard, 1979).

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, elle collabore à la presse vichyssoise, donne quelques concerts à la Deutsches Haus, participe à la propagande, notamment  par des conférences, par exemple celle sur « Wagner et la France », le 21 mai 1943, sous l'égide de la Société d'études germaniques... Elle rédige même pour le maréchal Pétain un rapport sur la place de la musique française dans l'Europe nouvelle.
A la Libération, Lucienne doit s'exiler au château de Sigmaringen, où elle retrouve Louis-Ferdinand. Elle y donne quelques concerts. A l'un d'eux, Lucien Rebatet fait scandale, en déclarant que Lucienne Delforge est une « pianiste musclée » qui « écrase dièses et bémols d'une poigne de boxeur ».
Autre anecdote : toujours aussi sportive, Lucienne aurait voulu entraîner, dans l'une de ses excursions en montagne, Lucette, la femme de Louis-Ferdinand, mais celui-ci ne l'aurait pas autorisée, craignant de voir sa femme précipitée dans un ravin par son ancienne maîtresse, qu'il croit jalouse...
Elle échappe à l'épuration, et Céline le signale, à sa manière, dans une lettre à Albert Paraz le 9 novembre 1948 : « Lucienne Delforge la pianiste, ô combien vendue ! et enculée — et donneuse se porte au mieux à Paris »...

Avant de découvrir le portrait de Maryse par Lucienne, lisons celui que Maryse fit de la pianiste dans Le Matin du 30 mai 1941 :

Du mysticisme dans les yeux, du sport plein les muscles, telle est la jeune pianiste de 26 ans qui symbolise le mieux la Française 1941.
Naturellement elle est née à Paris, synthèse de tous les terroirs. Lucienne Delforge est ainsi la synthèse de tous les types de femme que nous admirons. Mère de famille, quatre diplômes de médecine, capitaine de l'équipe mixte de basket-ball du Tennis-Club de France, championne de cross-country et d'auto, alpiniste, voyageuse et du style dans l'écriture. Et j'ai certainement oublié encore quelque violon d'Ingres.
Cette pianiste de classe internationale a fait le tour du monde. Ses concerts remportèrent un vif succès à Amsterdam, Budapest, Copenhague, Genève, Helsinki, Londres, Milan, New-York, Montréal, Oslo, Stockholm, Vienne.
Il ne reste plus à Paris que de la découvrir à son tour. Elle n'a donné dans son propre pays qu'un seul récital il y a deux ans, jour pour jour.
Nous la réentendrons avec joie ce soir salle Gaveau. Car l'universalité des dons sert surtout à donner plus de profondeur à son propre talent spécialisé. Sa grande culture, son mysticisme, la maîtrise qui vient du sport, donnent un sens plus humain et plus surhumain au jeu d'une technique si sûre de Lucienne Delforge.


Et voici enfin les pages (87-92) de Témoignages que Lucette consacre à Maryse :


 MARYSE CHOISY


   Le hasard, ou le destin, ou la Providence m'ont toujours favorisée, en me permettant de rencontrer, sur ma route, des individualités vraiment hors du commun, de celles qui laissent, dans la mémoire et dans le cœur, des traces profondes, de durables empreintes.
   Mais, en pensant à Maryse Choisy, je constate qu'à une ou deux exceptions près, je n'ai pas rencontré de femmes dont le comportement moral, intellectuel ou social, épisodique ou habituel, ait le même aspect inattendu, la même valeur d'enseignement, la même rigueur d’expérience humaine, le même appareil de moyens évidents, la même puissance de suggestion et d’impression. C’est, sans doute, que les femmes, plus dociles, plus diplomates devant les nécessités de l’existence, plus souples et plus malléables, plus directement reliées à la réalité immédiate ou, simplement, plus raisonnables et raisonnées, savent  mieux plier et se plier, tiennent davantage du roseau que du chêne et, plastiques avant tout, épousent plus exactement les contours de la vie, se colorent plus facilement de la couleur du temps. En un mot, qu’elles sont plus quotidiennes, au sens que prêtait à ce mot Jules Laforgue. Leurs armes, pour lutter dans le courant violent des jours, sont enveloppées, camouflées, déguisées, peintes en trompe-l'œil. Elles n'en sont, à mon sens, que plus solides et plus sûres que celles des hommes. Mais elles ne font pas éclater les cadres sous leurs coups. C’est plutôt un travail de sape intelligent et instinctif, continu et fluent, lent et pénétrant, alors que les hommes, incapables de longue patience contre eux-mêmes et les autres, se dressent, se cabrent et s’affirment par une impérieuse loi d’orgueil inné.
   Cependant, de ces deux exceptions que j'ai dites, Maryse Choisy est la première et la plus nettement dessinée. J’ai commencé par ne connaître d’elle que sa réputation. Elle était assez surprenante. Elle s’exprimait, en effet, sans ambages. Ou tout bien, ou tout mal. Elle était pire, ou meilleure qu'une autre. Je n'avais encore rien lu qu'elle ait signé que, déjà, elle m'apparaissait telle que je la connaîtrais.
   Il est utile de noter que la première œuvre de Maryse Choisy où je l’ai découverte littérairement, ce fut dans une vieille collection du Merle, où je fis connaissance, naguère, de la littérature contemporaine. Dans cet extraordinaire périodique, qui manque aujourd'hui à notre plaisir, Maryse Choisy a publié une série d' « interviews imaginaires », qui précédaient celles d’André Gide et qui, je crois bien, n’ont jamais été réunies en volume. C’était une promenade nocturne au milieu des livres et des hommes et, comme Maryse a toujours eu le sens le plus aigu de l'actualité des titres, elle avait orné ces fausses confidences d’un titre essentiellement « accrocheur ». Cela, si je ne me trompe, rappelant les immortelles Une heure avec… de Frédéric Lefèvre, s’intitulait : L'heure avec... Et je n'ai oublié ni celle avec Jean Cocteau, ni celle avec Montherlant, ni celle avec Valéry. En deux cents lignes, Maryse analysait les premiers d'aujourd'hui et quelques autres, les mettait à nu, révélant leurs tics, leurs tares, leurs manies et leurs vertus avec une  magnifique impudeur. C'était, déjà, de la psychanalyse et, encore, de la philosophie. Si l’on publiait ces études aujourd’hui, on en comprendrait toute l’exactitude et toute la valeur démonstrative.
   Puis, comme tout le monde, j'ai lu ses livres à succès de scandale ou de vente et l'un va rarement sans l’autre. Je laisse d'en parler à de plus qualifiés qu'une musicienne.
   Ensuite, ce fut son écriture. L'écriture de Maryse est vraiment caractéristique. Elle s’apparente à celle de Pierre Louÿs. L’une et l’autre ont cet aspect fleuri, ces contours dessinés, où dominent les lys. Elles sont infiniment gracieuses, parcourues d'air, ouvertes à tous les souffles de l'inspiration, arrondies par la joie. D'une élégance raffinée, hautes et larges, uniquement déliées, elles sont voluptueuses et fraîches. Écritures d’artistes et d’artistes profonds, qui vivent et ne vivent que pour les nécessités de l’art. Mais la plus féminine est celle de Pierre Louÿs. Car l'écriture de Maryse est moins appliquée, plus rapide, plus élancée, plus forte. Elle a des emportements et des colères, des expressions viriles, des lignes plus vives, plus nettes, plus dures. Elle griffe le papier plus qu’elle ne le caresse. Elle dévore la page blanche et ne laisse rien au hasard, pas plus qu’à l’inutilité. Elle attaque et possède cette virginité que sa blancheur défend. Elle s'affirme, s'impose, éclate et ne retombe pas. Elle a l'éloquence et, parfois, la grandiloquence. Elle monte sans effort et marque comme un sceau. C'est une écriture d'homme aux instincts de femme. Mais, surtout, elle est traversée d’un immense, d’un intense et irrésistible besoin de lumière. Elle est, tout entière, Maryse.
   Enfin, j’ai fait la connaissance de Maryse Choisy. Et je puis dire que, la sachant déjà comme je le savais, je n’ai pas été déçue. Avec ses cheveux trompeurs, ses yeux d'odalisque, sa voix presque de petite fille ou plutôt d’adolescente en proie à la femme, avec cet art qu’elle a de dire son amitié, son affection, sa tendresse, avec cette apparence de fragilité précieuse qui l’eût fait accepter à l'Hôtel de Rambouillet, avec sa délicatesse nuancée, son sourire séduisant et son besoin d’enthousiasme, Maryse n’est pas une énigme, mais un questionnaire.
   Individualiste irréductible et toute emplie d’un vœu d'altruisme, les êtres qui l'approchent et l'entourent sont ses victimes heureuses. Elle ressemble à un scalpel qui serait un éventail.
   Femme de lettres, elle connaît, de son métier, les nécessités, les lois, les disciplines et n'en néglige aucune. Artisan, ouvrier de l'écriture et de l'imprimé, elle n'abdique rien de ses obligations professionnelles. Elle mène sa carrière avec une rigueur et une science, avec une continuité dans l'effort qui tiennent de la fourmi et du rouleau compresseur. Elle se glisse, sinueuse, presque trop modeste, presque trop inaperçue, puis s'impose, s'affirme et prend toute la place. Elle convainc par la grâce, conquiert par la force et domine par la volonté. C'est un admirable spectacle.
   Journaliste, chroniqueur, essayiste, romancière, directrice de revues, animatrice d'individus ou de groupes, toujours en avance d'une idée et à l'avant des idées, ardente, impétueuse, violente au fond d'elle-même, lisse et suave à l'extérieur, avec un prodigieux besoin de sympathie et une indifférence superlative malgré tout, un détachement de toutes contingences et un attachement véhément à toutes les réalités, Maryse Choisy est une femme comme je n'en connais point d'autre.
   Je ne parlerai pas du poète, car ses poèmes parlent pour elle. Mais il faut que je dise ce qui fait sa grandeur.
   Bourrée de réactions féminines et les plus aiguës, les plus acerbes, les plus dures, son cerveau d'homme la guide, la conduit, la dirige et l'affirme. En proie sans cesse aux complexités d'un tempérament double, elle a les pieds dans la terre et la tête au ciel. Elle semble vaporeuse, éthérée, sans consistance, mais elle est charnelle, réaliste, matérielle, efficace. Elle a parcouru un cycle très déterminé. Elle a connu, successivement, les hommes, puis l'homme, puis l'âme, puis Dieu. Elle est allée de tous les signes moins à tous les signes plus. Elle a parcouru toutes les routes où sa dualité l'entraînait. Elle a violenté son corps et son âme. Elle s'est arrêtée à tous les havres et les a tous quittés, pour atteindre au seul qui vaille et demeure intact. Cerveau philosophique et lyrique, tête bien faite, elle a suivi tous les chemins de la connaissance humaine et ne les a abandonnés qu'au seuil de la Connaissance divine. Elle est morte vingt fois et vingt fois ressuscitée.
   Et, pour mieux connaître, plus exactement, plus intimement, plus totalement une seule chose, la seule chose qui importe, elle a tout connu. Avide de toutes les lumières elle a atteint la Lumière. Curieuse de toutes les grâces, elle a reçu la Grâce. Elle a combattu jusqu'à la victoire d'elle-même sur elle-même. Elle a triomphé. Elle a gagné sa vie.
   Et cette irrésistible soif de clarté, qui s'exprime dans toute son œuvre par ses idées comme par son style, l'a plongée dans la lumière, la seule Lumière.
 


jeudi 10 mars 2016

« Féminité et psychologie », 1954



Voici l'article que Maryse Choisy proposa pour l'ouvrage collectif Conscience de la féminité, paru en juin 1954.
Remarquons qu'il reprend plusieurs passages de son livre Le Scandale de l'amour, paru en février de la même année (notamment tout le chapitre VII, « Le mythe des âmes sœurs ou des rapports homme-femme »). Ces passages sont eux-mêmes issus de son article « Phallocratie » paru dans sa revue Psyché n°32, juin 1949 (pp.450-490).

FÉMINITÉ ET PSYCHOLOGIE

   Dès que nous tentons d'isoler méthodiquement le phénomène de la féminité, un paradoxe nous guette. Le monde composé d'hommes et de femmes, vit d'après une norme masculine.
   Il est faux de parler à l'heure actuelle des grands succès de la femme sous prétexte qu'elle vote. Au contraire, nous évoluons sans doute dans le siècle le plus masculin connu jusqu'à ce jour, puisque l'impérialisme masculin a envahi la pensée des femmes elles-mêmes. Si une femme pense, elle pense « viril », parce qu'avant qu'elle eût commencé à se mêler aux activités intellectuelles, l'homme avait déjà établi le moule où devait se structurer toute idée. Sorti triomphant des guerres de la Renaissance, sûr de sa force, il s'estimait infaillible, — et il l'était peut-être dans certains domaines limités.
   De même que les armées victorieuses de Louis XIV portèrent partout Racine et Molière (indépendamment de leur valeur littéraire), ainsi l'homme, profiteur de la vitesse acquise dans la violence, mais aussi de l'amour, qui dans la mesure où il était plus passionné chez la femme, la soumettait davantage, l'homme imposa un monde de métal, de technique, d'abstraction et de logique à dimension unique. Même la définition de la féminité est une définition masculine. Ainsi pourrait-on soutenir que plus une femme se croit femme selon les normes traditionnelles et moins elle l'est.
   Dans ce vingtième siècle qui a vu Einstein s'installer avec la relativité dans les sciences dites exactes, Freud accorder une primauté à l'irrationnel dans le psychique, Louis de Broglie après avoir travaillé pendant vingt ans sur les hypothèses de Bohr et d'Heysenberg se demander soudain si les physiciens modernes n'avaient pas fait fausse route, toutes les valeurs sont repensées. Et alors on s'aperçoit que la définition de la féminité nous glisse entre les doigts.
   La psychologie a souvent appuyé ses observations sur la biologie, l'anatomie et la physiologie. Mais si je me tourne vers les animaux, j'observe qu'être femme, en dehors des heures d'amour et de maternité n'a aucun sens. La tigresse attaque avec la même verve griffue que le tigre. Aux moments neutres où elle ne dégage aucune odeur intéressante, le mâle n'hésite pas à se battre avec elle. Alverdes, qui a beaucoup étudié les anthropoïdes, mentionne que dans certaines collectivités de gorilles, le rôle de chef est parfois tenu par une guenon.
   Pour peu que nous nous adressions à l'endocrinologie, la distinction masculin-féminin se hérisse de nouveaux problèmes et nous sommes obligés de réviser nos conceptions sur la fixité des traits sexuels. L'excès d'hormones du même sexe provoque quelquefois l'apparition des caractères du sexe opposé. Si on injecte un extrait de folliculine à un mâle, on devrait s'attendre à une diminution de ses qualités viriles. Mais souvent le comportement masculin au contraire s'accentue en même temps qu'apparaissent des éléments féminins. En général l'excès d'hormones tend à produire la bisexualité. Le déclenchement dans un sens ou dans l'autre dépend de l'objet extérieur.
   Et alors nous nous apercevons que la conduite est dès le début influencée par le milieu. On s'est demandé s'il existait vraiment des impératifs biologiques sûrs dans ce domaine, quel droit Freud, par exemple, avait à prétendre que l'anatomie fût le destin, et si ce qu'on avait pris jusqu'ici pour des critères physiologiques n'étaient pas des interprétations culturelles brodées sur quelques phénomènes organiques, du reste mal connus encore.
   Aux États-Unis, l'école dite « culturaliste », donne la primauté à la culture sur la nature. Margaret Mead qui a étudié trois sociétés primitives avec tout l'impressionnant appareil statistique des anthropologues américains, estime que les attitudes et les croyances qui plongent leurs racines dans l'inconscient sont plus contraignantes que les lois. La soumission cultivée chez la femme depuis son enfance a plus d'effet que le code civil. Margaret Mead dénonce « le complot culturel derrière les relations humaines ». Ainsi chez les Arapesh de la Nouvelle-Guinée, tous, hommes et femmes, sont doux et féminins. Chez les Mundugumor, tous, hommes et femmes, sont agressifs et masculins. Chez les Tchambuli, les femmes ont un comportement masculin. Elles gagnent la vie du couple et demandent les hommes en mariage. Les hommes font des ouvrages de dames et sont timides comme une fillette de 1830.
   Agressivité, courage, activité, passivité, tendresse que nous sommes habitués à ranger parmi les vertus viriles ou féminines, apparaissent aussi interchangeables que coutumes et costumes. Le conditionnement social a le pas sur l'hérédité, la race, le sexe, l'alimentation et même le climat.
   Que nous considérions la biologie ou l'anthropologie, nous devrons avouer qu'hommes et femmes sont plus riches que nous n'osions les rêver. Les enfants donneront toujours raison et tort à tous les éducateurs.
   Ainsi au cours de cette époque de transition qui est la nôtre, la femme oscille. En elle sommeillent les deux tendances. Elle peut donner le coup de pouce qui favorisera le masculin ou le féminin. Le drame n'est pas d'être trop homme ou trop femme. Le drame est dans l'embarras du choix.
   Choisir, c'est tuer tout ce qu'on n'a pas choisi. Que tuer ? Que porter à la vie ? Psychologiquement la femme se sent infiniment plastique. Elle est ouverte à tous les possibles. Seulement elle ignore ce qu'on exige d'elle. Elle est en équilibre instable entre deux idéologies. Elle commence à se soupçonner différente de sa mythologie et cependant elle n'ose pas encore s'éloigner du modèle féminin tracé par l'homme. Souvent celles qui réussissent leur vie sont celles qui paraissent par rapport aux normes conservatrices le moins féminines.
   Nous sommes ici au cœur du paradoxe. Chaque jour nous le déchiffrons dans les névroses des femmes qui doivent adapter leur psyché aux normes culturelles de la société à sens unique imposée par les hommes, élaborée par l'Europe occidentale depuis la Renaissance. On leur demande au bureau, à l'université, de participer à la pensée matérialiste, à la rigueur mathématique, aux techniques d'airain développées le long d'une ligne d'évolution purement masculine. Mais au foyer, le soir, on les veut passives et intuitives, comme si elles n'avaient pas accompli les mêmes huit heures (ou plus) de travail sans imagination.
   Il me paraît insuffisant d'étudier la psychologie de la féminité dans une perspective individuelle. Les données culturelles elles-mêmes sont inscrites dans les mœurs et les traditions. Le problème se pose ici jusqu'à un certain point dans les mêmes termes que le problème racial. On pourrait, je crois, caractériser notre époque par cette formule : la claustrophobie de la chair. On la décèle chez l'enfant, chez les hommes de couleur autant que chez la femme.
   L'individu a pris conscience de ses barrières biologiques. Il refuse une discrimination basée sur l'anatomie, l'hérédité ou la physiologie. Il n'admet plus qu'une hiérarchie de mérite.
   De toute façon l'évolution qui se dessine est lente. Il faut tâcher de voir ce mouvement dans la durée. Nous sommes aujourd'hui au stade de la révolte. Mais quand le temps du ressentiment sera échu, peut-on espérer le temps de l'acceptation ?
   Le psychologue essaie de dépasser l'anatomie et la couleur de la peau pour adapter l'individu à sa fonction dans le groupe.
   Au premier abord c'est Adler avec son intégration du social et sa recherche du style de vie par rapport à un groupe donné, qui serre le plus près les besoins psychiques de la femme moderne.
   Mais nous aboutissons là à une solution purement existentielle, qui néglige à dessein la dynamique de la féminité. Sans doute par définition le psychologue ignore-t-il l'essence. Existe-t-il une métaphysique du masculin et du féminin ? Il ne nous appartient pas d'en discuter. Si toutefois nous voulons trouver une définition de la féminité qui tienne compte des motivations les plus profondes, nous devons nous pencher sur les mythes qui ont nourri pendant des millénaires notre inconscient collectif.

   Encore faudra-t-il, pour ne pas tomber dans l'anarchie et le scepticisme de l'école culturaliste américaine, que nous nous limitions à un lieu et à une civilisation donnés. Ce qui est vrai pour les Mundugumors ne le sera pas pour les Hindous des Himalayas. Quelles sont par exemple les traditions de la féminité pour une Européenne catholique ?
   Peut-être Jung approche-t-il davantage ici de la réalité intérieure. Ses archétypes représentent une tendance permanente de l'imagination affective. On connaît sa conception de l'animus et de l'anima.
   L'animus
est la masculinité inconsciente de la femme. Ce psychisme autonome crée une mentalité agressive et empêche souvent l'évolution de la femme dans sa voie naturelle. Pourtant, c'est le lien qui unit la femme au monde de l'esprit. Sans sa composante masculine, pense Jung, elle ne serait qu'une femelle inerte. L'animus la pousse à devenir consciente. Jung voit dans l'animus l'un des grands problèmes de la femme moderne.
   Au cours d'un traitement analytique réussi, l'animus se transforme. Son aspect inquiétant et destructeur se mue en élément positif et créateur. Il devient le guide intérieur. En amour l'animus est projeté sur l'homme élu. Jung admet toutefois que l'imago du père ou du frère peut contribuer à renforcer l'apport de l'inconscient collectif.
   L'anima
est au pôle opposé de la masculinité consciente de l'homme : c'est sa féminité inconsciente. Elle incarne l'émotivité de l'homme. L'équilibre du psychisme entier dépend de la répartition harmonieuse des éléments masculins et féminins. Au stade inconscient l'anima crée des caprices qui s'opposent aux intentions conscientes. Mais elle est aussi la muse du poète, l'inspiratrice de l'artiste. C'est l'élément irrationnel qui permet à l'homme d'évoluer. L'anima doit devenir consciente et s'intégrer au cours d'une analyse réussie. L'homme la projette sur la femme aimée.
   A la limite cette notion jungienne traduit sur le plan psychique la bisexualité des biologistes et le conflit entre les sexes sur lequel les Freudiens ont mis l'accent.
   Quand la petite fille remarque qu'il lui manque quelque chose que possède son frère, dit Freud, elle se sent victime d'une injustice. Elle est frustrée. Elle est secrètement jalouse. L'épouse qui envie le principe viril ne saura cultiver ni la masculinité de ses fils, ni la féminité de ses filles. Elle mettra des culottes à pont aux garçons. Elle dira à ses filles que les hommes sont égoïstes. Toute la structure familiale sera déviée quand la femme n'est pas totalement femme, quand le mari n'est pas totalement homme.
   Mais beaucoup d'élèves de Freud, et notamment Karen Horney, ont montré qu'à l'envie d'être comme son frère chez la petite fille correspond chez l'homme le désir d'enfanter. Et il est un point en tout cas sur lequel tous les psychanalystes seront d'accord, c'est qu'au cours du traitement, chez les hommes comme chez les femmes, une des dernières difficultés à liquider, est l'intense jalousie — on peut même parler de rivalité — qu'un sexe éprouve vis-à-vis de l'autre.
   Aussi les Freudiens pourraient-ils rétorquer avec raison aux Jungiens que l'animus et l'anima ne sont pas des archétypes proprement dits, mais simplement une hypostase psychologique du désir inconscient chez la petite fille d'être comme son frère et chez le petit garçon de mettre au monde des enfants comme la mère. L'animus et l'anima ne seraient donc en fin de compte que le refus d'accepter la fonction de femme ou d'homme.
   Tout de même Jung n'a rien inventé ici. Les notions d'animus et d'anima traînent dans la Gnose et dans toutes les traditions ésotériques. Jung n'a fait que constater la régulation psychologique, le dynamisme de leurs images pulsionnelles et leur rôle dans la constante du comportement.
   La psychologie des profondeurs doit toujours rester attentive devant le matériel puisé dans les mythes. Les initiations antiques sont des prises de conscience concrètes de certains éléments de l'inconscient collectif.
   Mais si on fouille davantage dans les grimoires de la littérature occulte, on s'aperçoit alors que ce concept de l'âme masculine chez la femme et de l'âme féminine chez l'homme est lui-même une déviation — une inversion pourrait-on dire — d'un mythe alchimique infiniment plus ancien : le mariage de l'esprit et de la matière symbolisé par Ouranos et Gêa (le ciel qui fertilise la terre) par le sauveur qui s'incarne dans la terre noire vierge, par la notion indienne de Pouroucha (le spectateur qui anime) et de Prakriti (la nature), par l'homme et par la femme enfin dans la situation amoureuse.
   On retrouve l'écho de cet héritage culturel dans une étude moderne comme celle du R.P. Ong s. j (1) par exemple, où toute la valeur est mise sur un christianisme sexué. En considérant Marie comme « l'exaltation du principe matériel et passif de l'existence humaine », il rappelle la remarque de Newman : les hérésies qui s'attaquent à Marie doivent vraisemblablement se consommer en affirmant que la matière est mauvaise.
   Les symbolismes de Dante et de Béatrice, écrit le P. Ong (p. 156) « ne doivent pas obscurcir les conceptions encore valables liées aux vieux cultes de la terre et se retrouvant dans l’Écriture elle-même : c'est la conception qui voit dans la femme le contraire de l'abstrait, le symbole du corps plutôt que celui de l'esprit ; la nature humaine (c'est-à-dire nous tous et pas seulement la femme) sous son aspect matériel et passif... capable de toutes les adaptations — comme la matière elle-même... — et pourtant quand elle s'adapte c'est de cette façon aimable qui lui est propre et avec une telle souplesse qu'elle devient par là celle qui oppose la résistance la plus efficace à tout changement dans ce milieu même où elle vit. Bien des hommes ont entrepris d'imposer leur autorité à une femme et avec succès ; mais ils n'en ont jamais fait ce qu'ils se proposaient d'en faire et ne s'en sont jamais tirés sans avoir eux-mêmes à changer... »
   Toutefois quand le P. Ong observe que (p. 155) « Les relations entre la femme et le monde de l'idéal existent surtout en fonction d'une mentalité d'homme. C'est Dante et non Béatrice qui a écrit le poème », on comprend brusquement comment est née l'inversion âme-masculine-dans-un-corps-féminin et âme-féminine-dans-un-corps-masculin.
   En tant que catholique je ne vois aucun inconvénient au fait que la féminité soit engagée dans la matière, puisque la matière est bonne, puisque la matière a été exaltée par l'Incarnation. Pour une Freudienne, il est naturel d'accepter la notion de la femme-matière passive infiniment plastique et de l'homme informant et spiritualisant la matière. C'est là une situation d'amour, la situation essentielle du couple.
   Mais si j'étends cette érotisation aux rapports sociaux, si je l'étends au plan des symboles, force m'est de conclure que c'est Béatrice le fécondateur et Dante le fécondé et donc le féminin. La clinique ne fera que confirmer cette observation. Le métier de poète et d'artiste est par essence un métier de mère qui porte un enfant. Le fécondateur, l'homme est celui qui l'inspire d'un mot, d'un geste, d'une attitude. Le « Je prends mon bien où je le trouve » de Molière est un mot de femme qui attend le choc du monde extérieur pour être elle-même. Il y a de la féminité chez Racine, chez Musset, même chez Goethe, même chez Shakespeare. Et que d'homosexuels, depuis Verlaine à Gide dans les milieux littéraires.
   C'est là où on a l'impression que l'homme, aussi jaloux de la capacité d'enfanter de la femme que la femme l'est de sa puissance virile, a quelque peu triché avec sa propre logique.
   Au lieu d'admettre que sa faculté créatrice dans le domaine culturel fût une surcompensation à son envie d'enfanter, et se manifestât par là comme un trait féminin, il renversa la notion alchimique première calquée sur une situation amoureuse et aboutit à la doctrine jungienne de l'animus-anima. Quand la femme crée, elle est homme. Tout ce qui est bien est masculin.
   De même la théorie de la bisexualité a servi à Freud pour escamoter avec galanterie le mépris où il tenait la féminité.
   « Chaque fois, écrit-il, qu'une comparaison fut faite qui semblait défavorable à leur sexe, les dames pouvaient exprimer le soupçon que nous, analystes, hommes, n'avions pu dépasser certains préjugés profondément enracinés contre le féminin et que notre observation souffrait d'un manque d'objectivité. D'autre part en nous basant sur la théorie de la bisexualité il nous était facile d'éviter l'impolitesse. Nous n'avions qu'à dire : « ceci ne s'applique pas à vous. Vous êtes une exception. Dans ce cas vous êtes plus masculine que féminine. » (2)
   Ne reconnaissez-vous pas dans ce courtois : « Vous êtes une exception », le traditionnel « Vous ne ressemblez pas à un Juif » de l'antisémite ?
   Ainsi, que nous cherchions aux sources mythiques, dans la psychologie freudienne ou dans la théorie jungienne de l'animus-anima qui paraît plus spiritualiste, mais qui ne l'est guère, nous trouverons toujours la même définition de la féminité dans la situation sexuelle du couple : passivité, plasticité de la matière en attente de celui qui l'informera, la fécondera, la spiritualisera, don de sa matière dans la maternité, destruction d'elle-même, amour total.
   La femme est bâtie pour être oblation offerte aux autres. L'homme tient ses droits de l'amour même de la femme. Mais dans une civilisation purement masculine, l'amour se trouve dévalorisé comme une faiblesse. Le couple est à la base de toutes les nobles réalisations culturelles : les rapports mystiques avec Dieu, les chefs d'œuvres de l'art et, dans une certaine mesure l'équipe scientifique elle-même. Chaque fois qu'il y a création, il y a symbolisme de l'enfantement et il y a couple. Il faut bien que dans le couple quelqu'un se sacrifie pour nourrir de sa propre chair l'enfant qui naîtra. L'honneur de souffrir semble dévolu à la femme. Elle n'est totalement elle-même que dans ce rapport affectif.
   On voit maintenant le conflit qui s'est installé entre l'archétype de la féminité (au moins dans l'Occident catholique) et le monde d'hommes actuels, où les tendances psychologiques de dépasser le biologique en faveur du social exigent que les rapports humains perdent leur érotisation.
   On peut concevoir évidemment un modus vivendi où la femme serait très féminine avec l'être aimé et asexuée ou même masculine dans sa vie professionnelle. C'est l'idéal auquel tendent les meilleures de nos contemporaines, et que très peu arrivent à atteindre. C'est une vue théorique difficile à adapter à la réalité quotidienne.
   D'abord la clinique psychanalytique nous a enseigné que le rapport affectif est le rapport par excellence envers l'autre. La conduite est une expression globale de la personne. Il est malaisé de la scinder brutalement.
   Mais surtout la femme est plus orientée vers l'autre que l'homme. Même en notre siècle de fourmis travailleuses, d'ambitions et de carrières brillamment réussies, l'amour reste pour la femme la grande affaire de sa vie. Le mot de Madame de Staël est aussi vrai aujourd'hui qu'au siècle dernier : « La gloire est le deuil éclatant du bonheur. » Et encore Madame de Staël passait pour masculine. Je connais beaucoup de jeunes femmes aux métiers triomphants dont on imagine qu'elles sont les reines de Paris et qui ont pleuré sur mon épaule un chagrin d'amour. Je connais beaucoup moins d'hommes dans cette situation.
   D'autre part la femme ne peut vivre totalement son archétype de la féminité dans la société uniquement masculine de nos jours. A moins d'être une sainte, elle mourrait dans cette dure compétition. Le monde actuel n'est pas prêt encore pour des conduites oblatives. Le problème ici dépasse la psychologie de la féminité. Bien sûr, la douleur ne saurait être un but. Mais elle est parfois le plus court chemin à la Joie de la création. Encore faut-il que le dialogue soit possible.
   Je pourrais dire ici ce que j'ai écrit jadis de Gandhi. Tout le dynamisme de la doctrine de la non-violence vient de ce qu'elle réussit à liquider totalement le sentiment de culpabilité chez le non-violent, tandis qu'elle actualise simultanément dans la même proportion la culpabilité chez l'adversaire. Cette mauvaise conscience de l'autre le rend plus vulnérable. Dans la mesure toutefois où le non-violent agit par amour, non seulement il a porté la culpabilité de l'autre à sa conscience, mais il la lui a fait accepter. Car au moment où elle se découvre, elle se sent déjà pardonnée par le non-violent. Dans ce dialogue il y a donc un triple mouvement dialectique de réactions contraires. Le non-violent s'exalte. Le violent s'attendrit. Et le non-violent l'élève avec lui. Mais s'il veut réussir, le non-violent doit trouver une résonance à son sacrifice dans la collectivité.
   Ainsi la femme ne peut se réaliser que dans une société qui reflètera l'image du couple et où la psychologie féminine sera représentée au même degré que la psychologie masculine. Il ne s'agit ni de patriarcat ni de matriarcat, mais d'une société fondée sur le couple, d'une société féconde et créatrice. Peut-être sera-ce la société de demain ? Peut-être qu'au sommet de la puissance virile germera et jaillira le principe féminin ?
   Peut-on s'évader des normes biologiques, culturelles et archétypiques à la fois ? Pouvons-nous diriger notre liberté ?
   Dans ce cas le choix se présentera entre l'uniformisation et la complémentarité. L'uniformisation est une impasse où le phylum humain s'évanouirait. Si nous voulons dépasser les limitations biologiques et culturelles dans une unification finale vers l'ultra-humain, il nous faut insister au contraire sur une surconcentration individuelle. Dans le couple, plus deux êtres s'aiment et plus ils développent leurs qualités de personne pour plaire à l'autre. On ne saurait donc imaginer pour l'humanité future qu'une intégration de complémentarités en ce que le R.P. Teilhard de Chardin a nommé une dyade affective.
   Allons-nous au milieu des lois de tungstène et d'airain et de logique à dimension unique trouver une place pour l'intuitif, l'irrationnel et l'amoureux ? Allons-nous vraiment spiritualiser le cœur de la matière dans la société unitive de demain ?
   Ou bien uniformiserons-nous hommes et femmes dans une termitière sans dépassement ?
   On peut également concevoir des complémentarités différentes et qui varient avec chaque cas d'espèce.
   Enfin, si nous nous adressons aux traditions archétypiques la notion de la femme matière passive et de l'homme informant, fécondant, spiritualisant, ou bien encore la doctrine de l'animus-anima ne sont pas les seuls mythes. La situation classique Dante-Béatrice a exercé un pouvoir non moins important sur l'imagination affective. Ici (contrairement au retournement quelque peu paradoxal que j'ai esquissé plus haut en partant de la position conservatrice du P. Ong) Dante est bien l'homme, le créateur, et Béatrice la femme, l'inspiratrice, l'idéal intouchable et possède les qualités essentiellement féminines de dévouement, d'abnégation. Ce mythe a, lui aussi, sa base culturelle et même, comme je l'ai montré ailleurs, sa base biologique.
   Le monde animal nous enseigne que le mâle entre en rut seulement après avoir perçu l'odeur de la femelle. Ce fait semble admis aujourd'hui par la plupart des zoologues. C'est sur lui que je base mon hypothèse.
   Ainsi par rapport à l'activité mâle, la sexualité de la femelle joue le rôle inducteur. Aux chasses mensuelles, semestrielles, ou annuelles, semble correspondre quelque rythme cosmique. Mais c'est la femme qui l'incarne et le transmet la première. Le rut du mâle est une réponse à une stimulation. Réponse quelquefois agressive, et nous savons que, de part et d'autre, elle implique le sacrifice. Pour enfanter, les deux partenaires doivent risquer la mort. Le même danger se présente sur le plan de l'action et sur le plan des idées. Toute œuvre, toute création sont des enfants faits avec la substance de l'homme ET de la femme. Il ne s'agit pas d'image de rhétorique. C'est toute la sublimation qui est en jeu. A la limite cette loi s'applique même au monde surnaturel. Chaque fois qu'un mystique s'unit à Dieu il faut que l'homme meure dans l'homme. Mais pour créer la vie éternelle, Dieu aussi se sacrifie et Jésus meurt sur la Croix.
   La femme en contact direct avec les rythmes cosmiques, est avant tout une inspiratrice.
   Les poètes, sans doute à cause de leur caractère androgyne, eurent ici une intuition plus juste que les psychologues. Dante et Goethe ont saisi « l'éternel féminin ». Béatrice représente cette sublimation du rôle inducteur joué par la femme dans la sexualité. Les Muses aussi sont femmes. Il serait vain de nier leur pouvoir civilisateur dans la croissance de l'humanité. Si Freud a pu écrire que les femmes sont moins capables de sublimation et de culture, c'est parce qu'il n'a pas médité dans un pays où depuis la ruelle littéraire de la marquise de Rambouillet et des Précieuses qui ont policé notre langue jusqu'au salon de Madame Récamier, les maîtresses de maison ont toujours joué les Diotimes pour nos Socrates et ont su découvrir nos génies. Une nation n'a de rayonnement intellectuel que si elle possède des salons et pour les salons il faut une inspiratrice. La civilisation française est peut-être la seule qui ait uni les normes masculines et les normes féminines, parce que, bien que d'autres peuples aient eu le couple pour cellule initiale, elle est la seule qui ait eu le temps de s'épanouir avant la Renaissance. La préfigure de Marie se trouve déjà dans la Vierge-qui-doit-enfanter, adorée par les Gaulois à Carnutum (Chartres). N'oublions pas que la plus grande époque réflexive et artistique de la France n'est pas le siècle de Louis XIV, comme on l'imagine trop souvent, mais le temps des cathédrales. Dès le serment de Strasbourg, la France avait établi sa constante nationale. Les mères chez nous dégénèrent quelquefois en « genitrix » castratrices et c'est la caricature d'une vertu. S. Louis n'entrait pas dans le lit de son épouse sans la permission de Blanche de Castille. On ne saurait écrire la biographie d'un grand homme français sans parler des femmes qui l'ont inspiré. Même Napoléon n'échappe pas à cette règle. Et il dit à Madame Laetitia : « Vivez longtemps. Après votre mort je n'aurai que des inférieurs ».
   A l'époque particulièrement virile et agressive de la chevalerie une grande dame présidait une cour d'amour et jugeait les procès du cœur. C'est la source de tous les raffinements psychologiques des salons. Laure de Noves ne fut pas l'unique muse du Vaucluse. Enfin n'oublions pas que Jeanne d'Arc n'est pas une figure de matriarcat, mais une vierge très féminine ou, à la rigueur, androgyne comme tous les génies. Peut-être sont-ils des génies précisément à cause de leur intensité passionnelle, de leur riche vie ? Jeanne d'Arc est un exemple pur d'intuition féminine. Elle est inspirée. Elle entend des voix. Elle reconnaît le Dauphin déguisé qu'elle n'a jamais vu. Elle gagne des batailles contre toutes les règles stratégiques établies par des généraux objectifs. L'homme raisonne sur des abstractions. La femme est authentiquement en contact avec la vie directe.
   Après la Renaissance, l'homme gagne sur toute la ligne industrielle qui mène au machinisme. La France continue sa tradition masculine-féminine par vitesse acquise. La cour est encore influencée par les femmes. Même Louis XIV se lève devant une femme de chambre, uniquement parce qu'elle est femme, et demande conseil à Madame de Maintenon. Mais déjà Descartes, par un mécanisme de défense contre l'angoisse, chasse l'irrationnel de la pensée nationale et établit des normes masculines pour trois siècles. La culture française = raison cartésienne + voix de Jeanne d'Arc. Si la femme perd en France elle perd définitivement sa partie, car il n'est pas d'autre culture au monde où elle puisse retrouver sa ligne essentielle et se rattacher à une tradition féminine authentique. L'esprit français né du mariage du masculin et du féminin est par ce dosage androgyne mieux armé pour sauver la personnalité humaine du danger qui la menace aujourd'hui.
   Mais compte tenu des différences de dons personnels et d'époques, sans doute est-il indifférent que Béatrice soit bonne cuisinière (Madame Récamier ne faisait pas les travaux de ménage et on n'attelle pas de pur-sang à une charrue) ou qu'elle soit députée, qu'elle ait des peaux d'âne, qu'elle dirige une banque, qu'elle plaide à la Cour, qu'elle démontre les théorèmes, qu'elle torche les gosses, ou qu'elle ne fasse rien. Sa force authentique est indépendante de ces harmoniques professionnelles ou actuelles. Il s'agit plutôt d'un comportement d'essence qui peut se réaliser au sein de n'importe quel cadre. L'intelligence n'a jamais nui à l'intuition. Si toutefois la femme n'est pas l'intermédiaire entre l'homme et les rythmes du monde elle trahit sa vocation.
J'ai tenté d'analyser tous les aspects psychologiques sous lesquels on a vu la féminité jusqu'ici. Mais il m'est difficile de conclure, car j'ignore dans quelle dialectique nouvelle seront dépassées les contradictions femme-matière, femme-idéal, femme-dans-le-monde-des-hommes.
   Ce qui me paraît certain c'est que le paradoxe actuel des rapports homme-femme n'est pas définitif. Quel sera après ces approches successives ou simultanées le couple idéal de nos petits enfants ? Demain nous le dira.
   Le drame psychologique de la femme d'aujourd'hui est le drame d'une époque de transition.
Maryse Choisy
   (1) R. P. ONG, s. j. La dame et l'enjeu (Psyché, n° 77-78).
   (2) FREUD : The psychology of women, pp. 149-150.